Pratiques de soin, croyances et guérisseurs de la Bretagne d’antan
La spiritualité bretonne et ses croyances populaires fascinent depuis longtemps. Mêlant savamment paganisme celtique, dévotion au catholicisme et sorcellerie, elle a toujours été très particulière. En Bretagne, on faisait appel aux écouteuses de tombes pour parler aux défunts, on craignait l’Ankou, et on savait toujours à quel saint se vouer pour les petits maux du quotidien. Du Finistère jusqu’à Rennes, cette foi complexe a teinté jusqu’aux pratiques de soins dans les campagnes. Pour contrer les petites comme les grandes maladies, on faisait appel à des rebouteux ou des guérisseurs pour pallier au manque de médecins. Que l’on y croie ou non, ces pratiques sont restées profondément ancrées chez les Bretons, et on peut y voir une survivance dans l’exercice des praticiens énergétiques et géobiologues modernes. Avez-vous déjà entendu parler de la médecine populaire en Bretagne ? Si non, puisqu’il est toujours bon de savoir d’où viennent certaines pratiques, je vous propose une initiation à ces traditions fascinantes et toujours mystérieuses de nos jours…
Désert médical, traditions païennes et foi catholique : un peu de contexte

Tout d’abord, si on veut comprendre les pratiques de soins traditionnellement utilisées dans les campagnes bretonnes, il est bon de connaître un peu de contexte. En effet, la culture bretonne mêle traditions catholiques et croyances païennes de manière particulière, et ce depuis son évangélisation aux alentours du IVe siècle. Si l’arrivée de la religion chrétienne en Armorique a forcé la conversion de hauts lieux de culte, ou effacé de nos mémoires les grands mythes auxquels croyaient les anciens, certains éléments de folklore ont tout de même traversé les siècles (probablement avec la tolérance de l’Église). Le peuple breton a toujours été très catholique, mais dans nos campagnes la sorcellerie était monnaie courante, on croyait à l’Ankou, ou on attribuait à l’eau des vertus extraordinaires si on suivait un rite bien précis.
| Un exemple de pratique étonnant est celui de la dormouère (en gallo) ou dormeuse de mal que l’on rencontrait surtout dans l’actuelle Ille-et-Vilaine. Ces guérisseuses de mère en fille demandaient à ce qu’on leur remette un objet qui avait été en contact avec la personne malade pendant une durée significative, elles le posaient sur elles avant de s’endormir. A leur réveil, elles posaient un diagnostic et donnaient un remède. |
Hors des grandes villes comme Rennes ou Nantes, les campagnes bretonnes ont longtemps été isolées. Ainsi, jusqu’au début 1900 on y consultait plus volontiers un praticien empirique qu’un médecin pour se soigner. On peut se dire que la survivance des croyances païennes en est responsable, mais pas seulement. A l’époque, peu de gens avaient les moyens de se payer une consultation chez le médecin. Une partie de la Bretagne était un véritable désert médical : fin 1700, on comptait 1.33 docteur pour 10 000 habitants en pays Léon et Bigouden. Dans le Morbihan, 1 médecin était disponible pour 6 000 habitants en 1886. A l’aube du XXe siècle, une grande majorité des bretons ruraux ne voient jamais un médecin au cours de leur vie. Toutes ces raisons expliquent l’emprise tardive de la médecine en Bretagne, et la multiplicité de ces alternatives de soin.
Médecine populaire en Bretagne : rebouteux, remèdes de plantes et pratiques empiriques
Rebouteux et guérisseurs

Qu’est ce qu’un rebouteux ? Issus des milieux ruraux, ils étaient des soignants non diplômés qui savaient remettre les articulations démises, réduire les fractures, soigner les maux de ventre, de tête, les luxations, douleurs rhumatismales, des enfants jusqu’aux anciens. Ils travaillaient généralement pour quelques sous. On les définit comme des praticiens empiriques : leurs savoirs se basaient sur des techniques et secrets transmis de génération en génération au sein d’une même famille, et non sur la science. Certains d’entre eux étaient très connus, et beaucoup de gens se déplaçaient pour les voir.
Les guérisseurs et guérisseuses possédaient quant à eux soit un don, soit un secret permettant de guérir une maladie en particulier (une prière spécifique associée à un rituel pour soigner une brûlure…). Ils étaient de plusieurs catégories, possédant chacune ses spécialités : outre les dormeuses de mal, on peut citer par exemple les uromantes ou jugeurs d’eau, qui posent un diagnostic à partir de l’analyse des urines du malade. Beaucoup d’entre eux savaient composer des remèdes à base de plantes, parfois étonnants avec nos yeux contemporains.
| Certaines pratiques de guérisseurs consistaient à transmettre la maladie à une plante. Ainsi, pour soigner l’eczéma on conseillait de garnir le chevet du malade avec de tendres tiges de ronce. Lorsque la plante fânait, le malade était censé guérir. |
Les saints thaumaturges et les fontaines miraculeuses
Une autre pratique très utilisée pour se soigner consistait à invoquer un saint guérisseur. A l’époque, on comptait environ 800 saints thaumaturges en Bretagne. Nombre d’entre eux n’étaient pas inscrits au calendrier catholique, mais reconnus par l’Église. Ils étaient des saints locaux qui faisaient l’objet d’un culte, chacun d’entre eux étant connus pour guérir une maladie en particulier. Ainsi, on pouvait faire appel à Ste Apolline pour soigner ses maux de dents. Les croyants invoquaient son nom pour se prémunir des caries, ou se rendaient à son sanctuaire pour effectuer un rite précis permettant de demander son intercession. Si la guérison était obtenue, il fallait déposer un ex-voto pour remercier le saint.
Ce genre de rituel se pratiquait aussi beaucoup autour de fontaines miraculeuses. On en comptait énormément en Bretagne, dont environ 1500 en Cornouaille et Léon ! Ces eaux étaient réputées comme possédant des vertus surnaturelles, dont on pouvait bénéficier en effectuant un rite avant de la boire. Ces croyances se sont maintenues jusqu’au XXe siècle : les fontaines étaient des lieux de rencontre, d’activité religieuse, de légende ou de médecine populaire. Là aussi, chaque fontaine possédait sa propre spécialité que l’on pourrait classer en trois catégories : maladies diverses, maternité, maladies du bétail. On pourrait citer en exemple la Fontaine de Barenton en Brocéliande, qui était connue pour guérir les maux de tête ou apaiser les maladies mentales.

La science des herbes médicinales : le louzoù
Un autre aspect important de la médecine populaire en Bretagne est l’herboristerie, que l’on nomme en breton louzoù. Ces connaissances se sont longtemps transmises dans les campagnes. Beaucoup de remèdes étaient faits à base de plantes, dont les vertus étaient bien connues des guérisseurs notamment. Par exemple, la population pouvait se soigner en confectionnant des huiles de millepertuis ou concoctions de ronces, en buvant des tisanes de feuilles de sureau ou en faisant des inhalations de thym… On attribuait aussi des vertus magiques aux plantes, que l’on croyait décuplées si on les récoltait lors de la St Jean. Ainsi, certains remèdes consistaient en une combinaison d’un remède avec une pratique magique, une prière, ou même usaient de la symbolique de chiffres ou de formes.
Sorcellerie et croyances des campagnes bretonnes
Sorcellerie, envoûtements et désenvoûtements
“Il y a beaucoup de sorciers en Bretagne. Qui est-ce qui croit encore à ces choses-là?” Stendhal, Mémoires d’un touriste, 1838.
Bien que ces pratiques soient criminalisées par l’église catholique, la sorcellerie est présente dans les campagnes bretonnes depuis des siècles. La population cite des lieux précis où les sorciers se rejoignent, ou attribue un certain nombre de malheurs et autres calamités météorologiques à l’action d’un pratiquant de la magie. On raconte qu’aux endroits où ils se réunissent, l’herbe ne repousse pas. Dans les fermes, on croit beaucoup aux envoûtements lorsque les problèmes s’accumulent en série : cette croyance est d’ailleurs encore d’actualité. Christophe Auray rapporte le témoignage d’une femme habitant en Ille-et-Vilaine, qui raconte ses malheurs en 2012 :
“Le feu prend dans sa maison et elle trouve deux marques sur la table : celle de son verre et celle de son assiette, preuves d’un acte de sorcellerie pour un de ses proches. Dans les jours suivants, elle aperçoit 6 rats dans sa maison, dont un mort derrière le lave-vaisselle. La suspicion se transforme en certitude lorsqu’elle prend sa voiture et ne voit plus la route. Elle consulte son ophtalmologue qui ne décèle rien d’anormal.”
C’est ainsi qu’en Bretagne, on fait appel à des voueurs, envoûteurs et autres devins depuis autant de temps pour se protéger, lever un sort sur sa ferme, se venger d’un voisin fâcheux… mais aussi prédire l’avenir ! Charles Géniaux rapporte par exemple une pratique qui consistait à croiser deux chandelles allumées au-dessus d’un miroir : l’image des flammes réfléchies était censée faire apparaître le futur visage de son âme sœur.
Culte de la mort et écouteuses de tombes

Un large pan de la spiritualité bretonne tient au culte de la mort. Un grand nombre de superstitions sont bien connues depuis la publication de la Légende de la Mort du folkloriste Anatole le Braz. La mort était personnifiée par l’Ankou, le rôle de moissonneur des âmes : selon les régions de Bretagne, on pensait que ce personnage était incarné par le premier ou le dernier mort de l’année pendant 12 mois. Selon les bretons, l’imminence de la mort était annoncée par les intersignes : un corbeau tapant son bec trois fois sur un toit, un chien aboyant de manière étrange, une chandelle qui ne veut pas rester allumée… Tous ces petits signes étaient présage de mort prochaine, pour soi ou pour un proche.
Après le décès, on pensait que l’anaon (âme des morts en breton) persistait sur terre, si le défunt avait mené une mauvaise vie ou vécu une mort douloureuse. Ainsi, on pouvait faire appel à lui pour lui poser une question, en faisant appel à une écouteuse de tombe. Charles Géniaux raconte que ces femmes sont capables de s’entretenir avec un mort, et écouter leurs réponses en se penchant sur la pierre tombale. Ces médium de l’ancien temps possèderaient cette capacité parce qu’elles ont été exposées à un cimetière avant d’être baptisées.
Après ce tour d’horizon, on peut se demander comment ces pratiques si profondément ancrées dans le quotidien des bretons ont pu disparaître ? Tout d’abord, la loi du 10 mars 1803 portant sur l’obligation d’être diplômé pour exercer en tant que soignant a porté un premier coup à cette médecine populaire. A partir de la promulgation de cette loi, la pratique des rebouteux est devenue illégale, et on retrouve des traces de procès dans les archives judiciaires de la région. Avec l’industrialisation et le développement de l’instruction, l’isolement des campagnes s’est peu à peu terminé, et l’accès aux cabinets des médecins classiques s’est fait plus aisé. Enfin, la mise en place de la Sécurité Sociale à partir du 4 octobre 1945 a permis à tous de se payer les services d’un docteur. Toute cette modernisation de la Bretagne explique la dissipation progressive de ces pratiques à mi-chemin entre la médecine populaire et la spiritualité. Pourtant, leur déclin n’est pas si ancien : il y a à peine un siècle, les paysans préféraient faire appel à un guérisseur plutôt qu’un médecin. Ceci explique probablement pourquoi de nos jours, beaucoup de gens ici croient encore aux envoûtements, honorent les saints thaumaturges ou incluent le travail d’un magnétiseur dans leurs pratiques de soin !
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Sources :
Magiciens, sorciers et culte de la mort, Charles Géniaux, éd. Stéphane Batigne
Médecine et chirurgie populaires en bretagne au XIXe siècle, Dr gustave de Closmadeux, éd. Stéphane Batigne
Nature sacrée et guérisseuse en Bretagne, Christophe Auray, éd. Ouest France
Sorcellerie, guérisseurs et magie… Pourquoi la Bretagne continue d’y croire, 20minutes 25/10/2017
Les rebouteux du Morbihan en 1900, Editions Stéphane Batigne
Croyances et médecine populaire en Bretagne, Le peuple breton
La fontaine de Barenton et le Hêtre de Ponthus, Blog Voyage en Terres Contées
Médecine en Bretagne, Wikipédia
Guérisseurs et sorciers en Bretagne : des histoires savoureuses racontées dans un livre, Actu.fr


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