La Légende de la Mort : du deuil en Bretagne au mythe intemporel

légende de la mort bretagne

Plongée dans l’univers fascinant de la légende de la Mort en Bretagne

Dans le paysage fantastique qui peuple les contes de Bretagne, il est un visage qui a su s’enraciner profondément dans l’imaginaire collectif : celui de l’Ankou. Pourquoi une telle aura ? Peut-être parce que sa figure blafarde incarne parfaitement le mystère de la Mort, sa puissance symbolique et sa manière implacable de frapper toujours à temps. Parmi tous les mythes qui composent le répertoire du folklore breton, la Légende de la Mort se place parmi les plus marquantes, à mi-chemin entre spiritualité celtique et croyances chrétiennes. Mais si ces histoires font encore aujourd’hui froid dans le dos, leur message parle moins de la fin de la vie que de la continuité d’un cycle éternel, dont nous faisons tous partie. Des landes esseulées au littoral grandiose, des discrètes maisons de granit aux forêts luxuriantes, je vous emmène aujourd’hui toucher du doigt le mystère de la fragilité de l’existence humaine, tel que le percevaient les bretons d’autrefois.

Des croyances celtiques à la christianisation : les origines de la Mort bretonne

Pour commencer notre voyage, il nous faut remonter au temps des celtes armoricains, qui entretenaient déjà un rapport particulier avec la mort. Leurs croyances étaient proches de celles des irlandais, et figuraient un monde où la frontière entre le monde des vivants et celui des morts était poreuse. On croyait au voyage des âmes entre les deux plans d’existence : des fêtes comme la Samhain en témoignent, car les anciens racontaient alors que les esprits des disparus profitaient de cette nuit pour revenir furtivement visiter les leurs.

légende de la mort
La mort le conduit, estampe de Jean URVOY, 1960. Musée départemental breton de Quimper

Après la christianisation progressive de l’Armorique, on pourrait croire que le paganisme celte disparaîtrait. Ce n’est pas tout à fait vrai : on peut dire que l’ancienne foi a perduré, en se métamorphosant. Le personnage de l’Ankou témoigne de cette évolution spirituelle. Selon la tradition, on raconte que le premier ou dernier mort de l’année prenait le rôle du serviteur de la mort pour un an. Armé de sa faux montée à l’envers, la tâche de l’élu consistait à moissonner les âmes des moribonds pour les emporter avec lui. Certains des traits de l’Ankou le rapprochent du dieu gaulois Sucellos, du dieu irlandais Eochaid Ollathair ou Dagda qui tuent et donnent la vie avec leur arme. Le serviteur de la mort breton est issu de croyances très anciennes, qui ont évolué avec le contexte de leur époque.

La figure incontournable des contes bretons : l’Ankou

S’il est un personnage du folklore breton dont la notoriété a dépassé les frontières de la région, c’est bien l’Ankou. On raconte qu’il a l’apparence d’un vieillard squelettique, vêtu d’un long manteau noir et d’un chapeau aux larges bords, comme celui que portent les hommes dans l’habit traditionnel breton. Il conduit une charrette dont un essieu grince, tirée par deux chevaux noirs : Karrigel an Ankou. Sa tâche consiste à faucher les âmes des mourants (les anaon) pour les conduire vers l’au-delà.

Comme je l’ai mentionné, l’Ankou est une fonction plus qu’une entité propre : le roulement des morts qui endossent cette lourde tâche traduit la conception circulaire du temps propre à la culture celtique. De la même manière que les anciens suivaient le cours immuable de la roue des saisons, pour les bretons la mort n’est pas une fin, mais une étape d’un cycle.

Malgré tout, entendre le grincement de la charrette de l’Ankou n’était pas bon présage. Nos ancêtres ne manquaient pas de se signer quand cela se produisait, priaient afin d’apaiser les âmes errantes ou demander la miséricorde divine. Entendre ce son, c’était présager un décès prochain, celui d’un proche ou le sien…
En Bretagne, la mort ne frappait jamais sans s’annoncer au préalable. Ces fameux présages morbides étaient appelés des intersignes, et permettaient à chacun de mettre ses affaires en ordre avant le grand départ…

La mort omniprésente dans le paysage breton

La Bretagne a donné un visage et un lieu à ses mythes. La mort faisant partie de la vie, elle fait aussi partie du paysage de la région : sculptures, représentations et bas-reliefs parsèmes les calvaires, ossuaires et églises paroissiales. A Ploumiliau, Saint Pol de Léon ou encore Saint Corentin, on peut admirer des représentations de squelettes datant de plusieurs siècles dans les calvaires. Pourquoi des sculptures aussi macabres ? Pour rappeler que tous sont égaux face à la mort : rois et paysans prendront tous place dans la charrette de l’Ankou le moment venu.

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Ossuaire de Noyal Pontivy

Mais on ne peut pas parler de survivance des récits oraux sans évoquer le travail titanesque du collecteur Anatole le Braz. Au XIXe siècle, il a consigné un grand nombre de témoignages et récits dans son ouvrage La Légende de la Mort en Basse-Bretagne. Ces histoires nous offrent un aperçu de la richesse des croyances populaires. Pour les bretons, la mort n’était pas abstraite ou lointaine. C’était une entité familière, à la fois crainte et respectée.

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Portrait d’Anatole le Braz

La légende, la sagesse et la postérité 

Les croyances bretonnes liées à la mort dépassent le statut de simple légende. Au-delà des témoignages qui font froid dans le dos, elles portent surtout une sagesse qu’il nous faut considérer, celle de l’humilité face à l’inévitable. La vie n’était pas facile dans la Bretagne d’autrefois : un naufrage, un accident, une mauvaise récolte n’était jamais si loin, et la mort faisait ainsi partie intégrante du quotidien. Une entité dont la tâche était dans l’ordre des choses. L’Ankou était quant à lui perçu comme un serviteur divin, qui accomplissait son devoir avec une rigueur teintée de bienveillance.
Encore aujourd’hui, son personnage continue d’inspirer nombre d’écrivains, artistes et musiciens de Bretagne et d’ailleurs. Dans certaines communes, on célèbre encore des fêtes du patrimoine qui rendent hommage aux vieilles croyances, et le tourisme a donné un nouvel essor aux lieux d’intérêt marqués par les légendes locales.
La mort bretonne n’est pas une vieille histoire que chacun a oublié. Elle continue de s’incarner en une présence presque poétique, comme un grand oiseau noir dont les ailes seraient un miroir tendu à la condition humaine. Et peut-être devrions-nous écouter son message ? Nos sociétés modernes ont quasiment rendu taboue la fin de vie. Et c’est pourtant elle qui apporte de la beauté aux cours de nos existences, parce qu’elles sont toutes éphémères et uniques…

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Les Merveilles de la nuit de Noël, gravure offerte en 1844 avec l’ouvrage Le Foyer Breton dʼEmile Souvestre. Musée de Bretagne, Rennes.

Les mythes et croyances liées à la mort en Bretagne sont à mi-chemin entre traditions celtiques et foi chrétienne, et c’est peut-être ce qui fait leur singularité toute particulière. Et ces légendes, au-delà de leur aspect horrifique, ont un message important à nous transmettre. La mort n’est pas une fin en soi, ni une rupture. Elle est une part d’un cycle qui restera éternel, et auquel fait partie toute vie en ce bas monde. Et pour donner corps à cette sagesse ancienne, les bretons ont fait naître un riche folklore : l’Ankou incarne ce sens donné au passage vers l’au-delà, ce visage donné à l’invisible. Et si dans le vent qui souffle des monts d’Arrée, certains murmurent encore entendre le sinistre grincement de la charrette des trépassés, c’est sûrement pour rappeler cette vérité immuable : la fin fait partie du voyage. Et il vaut mieux l’accepter, plutôt qu’en avoir peur.
Pour aller plus loin sur le sujet : 

  • Anatole Le Braz, La Légende de la Mort en Basse-Bretagne, Paris, Honoré Champion, 1893.
  • Paul Sébillot, Le Folk-lore de France : La Terre et la Mer, Paris, G. P. Maisonneuve, 1904.
  • François-Marie Luzel, Contes populaires de Basse-Bretagne, Paris, Maisonneuve et Larose, 1887.
  • Jean Markale, Légendes et symboles du monde celtique, Paris, Payot, 1981.
  • Yann Brekilien, Mythes et légendes de Bretagne, Rennes, Ouest-France, 1995.
  • Georges Le Goff, L’Imaginaire médiéval breton, Rennes, PUR, 2008.

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